Texte primaire du jugement (SAFLII), pour les formulations exactes et le raisonnement sur le contexte et le préjudice.
Ressources publiques sur l’égalité, la discrimination et l’interprétation fondée sur les droits.
Publications officielles sur les tendances (contexte indispensable pour la violence rurale et la criminalité globale).
Indicateur comparable entre pays (l’Afrique du Sud figure durablement parmi les plus inégalitaires).
En 1913, l’écrivain Sol Plaatje — l’un des fondateurs de ce qui deviendra l’African National Congress — voit comment le Natives Land Act réduit les Sud-Africains noirs au rang de « parias dans le pays de leur naissance ». Du jour au lendemain, l’essentiel des terres est réservé à la propriété blanche. Des familles qui cultivaient depuis des générations deviennent soudain des « intruses ». Ce n’est pas une histoire lointaine : elle façonne encore aujourd’hui la géographie économique dans laquelle vivent des millions de personnes. La blessure est structurelle, pas seulement symbolique.
C’est sur ce fond que Dubul’ ibhunu — souvent traduit par « tire sur le Boer » — surgit encore dans des rassemblements et des marches. Mais dire « cela vient de l’histoire » n’équivaut pas à dire « c’est inoffensif ». Un slogan qui célèbre la mise à mort d’un groupe nommé peut fonctionner comme de la haine : il peut déshumaniser, intimider et normaliser des fantasmes de violence. Même lorsque les participants affirment qu’il s’agit d’une métaphore, les mots, dans une foule, font ce que font les mots : ils signalent qui appartient au « nous » — et qui peut être traité comme superflu.
Deux choses peuvent être vraies en même temps. La dépossession foncière et l’exclusion économique sont réelles et toujours irrésolues. Et la rhétorique du meurtre visant « le Boer » peut malgré tout être de la haine — surtout lorsqu’elle est mobilisée aujourd’hui comme provocation politique ou dirigée vers une minorité qui la vit comme une menace. Dans un pays marqué par une violence élevée, la frontière entre « symbolique » et « suggestif » n’est pas qu’un débat académique.
La vraie question n’est donc pas binaire — « discours de haine ou héritage ? » — mais plus exigeante : comment affronter l’injustice historique sans accorder une immunité culturelle à un langage qui blesse et intimide des concitoyens ? Si ce slogan persiste, c’est parce que les conditions qui l’ont produit persistent. Mais sa persistance enferme aussi le pays dans un cycle de griefs et de contre-griefs. Comprendre pourquoi il résonne ne doit pas exiger de prétendre qu’il ne peut pas être haineux.
Regarder : mise en contexte
Le slogan lui-même : origines et sens
Le slogan prend forme dans les années 1980, durant la phase la plus sanglante de l’apartheid. Il n’est pas né dans un bureau, ni écrit par des stratèges politiques. Il émerge des townships : des funérailles d’activistes abattus par la police, des réunions de masse où des gens ordinaires résistent à un système conçu pour broyer leur humanité. Les paroles en isiXhosa et isiZulu sont simples, répétitives, faites pour être scandées par des milliers pendant le toyi-toyi — cette danse de protestation au pas martelé qui demeure une grammaire corporelle de la politique en Afrique du Sud.
Contexte historique
Le terme « Boer » (afrikaans : « fermier ») a une double charge depuis le XIXᵉ siècle. S’il désigne littéralement les agriculteurs, il est devenu, politiquement, un symbole de l’establishment nationaliste afrikaner qui a institutionnalisé l’apartheid. Dans les townships, même des policiers noirs pouvaient être qualifiés de « Boers » : le mot visait l’appareil oppressif, pas seulement des individus blancs.
Comme l’explique l’historien Thula Simpson : « Cela faisait partie du théâtre de l’insurrection de masse. C’est ainsi qu’on s’en souvient encore aujourd’hui. »
Peter Mokaba, figure combative de la ANC Youth League, donne au slogan une résonance nationale en 1993, lors d’un rassemblement en mémoire de Chris Hani — dirigeant communiste populaire dont l’assassinat par un extrémiste blanc manque de précipiter le pays dans une guerre raciale. Dans ce moment de deuil et de rage, alors que la transition vacille, le slogan exprime ce que le langage policé ne sait pas porter : la colère accumulée de générations privées de terre, de dignité et de pleine citoyenneté.
Les défenseurs soutiennent souvent qu’il ne faut pas prendre ces mots au pied de la lettre : dans certaines traditions, le langage martial sert de métaphore et de mobilisation. Le problème de cette défense n’est pas que l’histoire ne compte pas ; c’est que l’audience n’est pas homogène. Ce que les uns vivent comme mémoire héritée, d’autres l’entendent comme une célébration publique de leur mort. Dans l’Afrique du Sud actuelle — amplifiée par les réseaux sociaux et traversée par une violence bien réelle — l’intention revendiquée ne peut pas effacer l’effet ressenti. Une métaphore qui nomme, encore et encore, un groupe vivant peut fonctionner comme haine.
Le parcours judiciaire : d’un interdit à une expression protégée
Le feuilleton juridique autour de Dubul’ ibhunu s’étale sur plus de quinze ans et met en lumière la tension entre idéaux de réconciliation et mémoire historique.
Regarder : décision & explication
Le jugement de 2022 mérite une lecture attentive. Le juge Molahlehi s’appuie notamment sur l’expertise d’Elizabeth Gunner (littératures africaines), qui souligne le « poids » persistant du chant comme déclaration historique, et la manière dont les chants traversent le temps et réactivent la mémoire. Le tribunal estime aussi qu’AfriForum n’établit pas de lien causal convaincant entre le chant et des violences précises dans les témoignages produits.
Un point déterminant est l’idée que « Boer », dans ce contexte, renverrait non pas à des fermiers blancs individuels mais à l’appareil oppressif et à la persistance de la dépossession foncière. Le slogan serait — selon cette thèse — un outil de mobilisation politique autour de « l’émancipation économique ».
« L’élément le plus important tenait au lien significatif avec la terre : le chant était entonné sous l’apartheid en raison de la dépossession par les puissances coloniales. »
— Juge Edwin Molahlehi, Equality Court, août 2022 (reformulation)La “mathématique” de l’injustice : comprendre la colère
Réduire le slogan à une “simple haine” peut faire écran à la réalité qui l’alimente. L’Afrique du Sud figure parmi les sociétés les plus inégalitaires selon des mesures internationales. Richesse et opportunités continuent de suivre des lignes raciales de façon marquée. Cela ne justifie pas un langage de mise à mort — mais explique pourquoi certains acteurs politiques y reviennent : la colère est abondante, et la colère mise en scène capte l’attention.
La question foncière est centrale. Une part importante des terres agricoles est détenue par une minorité blanche, tandis que la majorité noire n’en possède qu’une fraction. Héritage historique, textes de loi et politiques incomplètes se superposent ici. Beaucoup vivent l’écart entre promesses et résultats comme une trahison durable — et chaque trajet à travers les campagnes rappelle, visuellement, cette continuité.
Regarder : dépossession & réforme foncière
Une “apartheid économique” persistante
Au-delà de la terre, plusieurs inégalités structurelles restent tenaces :
• Surreprésentation des Blancs dans le top management
• Chômage des jeunes très élevé, touchant surtout les Noirs
• Dépendance importante aux aides sociales pour une partie de la population
• Écarts persistants entre femmes et hommes en revenus et opportunités
Traumatisme intergénérationnel : une blessure qui s’inscrit dans le temps
Une dimension moins discutée est psychologique : le traumatisme intergénérationnel — la transmission de stress et de blessures à travers les générations — est particulièrement pertinent en Afrique du Sud. Des travaux académiques suggèrent que violence et stress de la fin de l’apartheid peuvent laisser des traces durables sur la santé mentale et la vulnérabilité sociale.
Pour la génération dite “Born Free”, racisme, exclusion et chômage ne sont souvent pas vécus comme des événements isolés : ils confirment un récit hérité, celui d’une libération inachevée et de promesses non tenues. Cela aide à comprendre pourquoi des slogans incendiaires “collent” politiquement — même s’ils amplifient la peur et alimentent la haine.
« Dans l’Afrique du Sud contemporaine, racisme, exclusion économique et ségrégation spatiale demeurent des traits marquants du quotidien. »
— Travaux sur la “political therapeutics” et le care intergénérationnel (reformulation)Le mythe de la “génocide blanc” : faits et récit
La controverse ne peut être séparée des récits de “white genocide” relayés localement et à l’étranger. Ils prétendent à une campagne coordonnée d’extermination visant les fermiers blancs.
Les données publiques ne soutiennent pas une telle conclusion. La criminalité violente est élevée de manière générale et touche l’ensemble du pays — avec une majorité noire parmi les victimes. Se focaliser exclusivement sur une catégorie, en ignorant l’ampleur plus large des victimes, trahit souvent des objectifs idéologiques plutôt qu’une préoccupation purement humanitaire.
Regarder : chiffres en contexte
Meurtres dans les fermes : mise en perspective
Les données policières suggèrent que les meurtres sur les exploitations agricoles représentent une part limitée de l’ensemble des homicides, même si les comparaisons de risque sont difficiles sans données complètes sur la population agricole. Cela ne minimise ni la brutalité ni la peur : cela refuse simplement le saut de “crime” à “extermination ethnique”.
Deux perspectives, une même réalité
La dureté du débat reflète des mondes d’expérience différents. Pour beaucoup d’Afrikaners, le slogan ressemble à une menace existentielle : un rappel audible que leur place reste contestée et que leur sécurité peut être tournée en dérision. Même si certains invoquent la “métaphore”, le fait d’entendre une foule célébrer votre mort n’est pas une illusion : c’est un fait social.
Position d’AfriForum Actuel
AfriForum soutient qu’un slogan appelant à tuer un groupe est inacceptable en démocratie, quel que soit son contexte historique. Ils insistent sur le préjudice, l’intimidation et la normalisation du violent.
Position de l’EFF Historique
L’EFF affirme que le chant relève d’un héritage de lutte et d’un grief contemporain, et que l’interdire reviendrait à déformer l’histoire et à discipliner l’expression politique noire.
Pour beaucoup de Sud-Africains noirs, le slogan renvoie à une mémoire de libération et à l’idée que l’émancipation économique reste inachevée. Mais cette signification n’annule pas l’autre. Dans une démocratie multiraciale, on doit juger la parole politique non seulement par son origine, mais aussi par sa fonction actuelle. Quand un slogan devient un outil fiable d’humiliation et de peur, il ne mérite pas d’être romantisé.
La logique des tribunaux : le contexte — et ses limites
La décision de 2022 (confirmée ensuite) est parfois lue comme une approbation morale. C’est une erreur. Le tribunal n’a pas dit que le slogan est “sans danger” ; il a dit que, dans cette affaire, les seuils légaux du discours de haine n’étaient pas démontrés.
Cette distinction est essentielle. Le droit tranche ce qui est sanctionnable ; il ne tranche pas automatiquement ce qui est acceptable. Un slogan peut être “non illégal” dans un dossier précis tout en restant corrosif socialement, dangereux, et vécu comme haine par ceux qu’il vise. Autrement dit : “pas illégal” ne signifie pas “pas haineux”.
Dans une démocratie, la protection d’une parole large est nécessaire — et exploitable. Quand des acteurs politiques reviennent à une rhétorique de mise à mort parce qu’elle produit attention, adrénaline et loyauté, la société paie le prix : la confiance s’érode, la peur se durcit, et les coalitions nécessaires aux réformes deviennent plus difficiles.
« L’évaluation objective ne constitue pas un discours de haine et doit être protégée au titre de la liberté d’expression. »
— Juge Edwin Molahlehi, décision 2022 (selon citations médiatiques)Au-delà du slogan : ce que la controverse masque
La fixation sur Dubul’ ibhunu — chez les défenseurs comme chez les opposants — peut devenir un raccourci. Il est plus simple de se battre sur des paroles que de résoudre la réforme foncière, le chômage, la ségrégation spatiale et l’inégalité. Mais le slogan offre aussi un second raccourci : une permission morale de ne plus écouter. Certains réduisent tout grief noir à une “soif de sang”, d’autres réduisent la peur à un “caprice”. Les deux sont politiquement commodes et moralement paresseux.
La réforme foncière patine. La transformation économique a créé une petite élite noire tandis que la majorité reste en difficulté. Le chômage des jeunes ravage des vies. La promesse d’une “nation arc-en-ciel” demeure incomplète. Ces réalités alimentent la colère — et la colère est la matière première que certains transforment en conflit identitaire.
Le piège de la déshumanisation mutuelle
Il y a un danger dans les positions extrêmes — et une responsabilité dans la prudence silencieuse des modérés. La rhétorique violente ne devient pas “sage” parce qu’elle est historiquement intelligible. Et la peur ne devient pas illégitime parce qu’elle peut être instrumentalisée.
Quand des leaders flirtent avec des mots de “massacre” ou de “mise à mort”, ils ne font pas progresser la justice : ils construisent une scène pour la cruauté. Ils donnent des arguments à ceux qui veulent disqualifier toute réforme comme “génocidaire”, et rendent les coalitions plus difficiles. Même si l’on invoque la métaphore, l’effet peut être l’intimidation : rappeler publiquement que le pouvoir peut devenir prédateur.
Inversement, transformer le slogan en preuve d’un génocide organisé trivialise les génocides réels et convertit l’Afrique du Sud en accessoire de “culture war”. Résultat : plus de tension, moins de solutions.
Ces deux dynamiques doivent cesser. Ceux qui scandent doivent reconnaître que les mots ont un pouvoir et que le traumatisme n’est pas un permis de traumatiser. Ceux qui s’y opposent doivent reconnaître ce qui alimente la colère — et engager les réformes sérieusement, pas seulement condamner moralement.
Vers une autre conversation
Sortir de cette bataille symbolique exige que chaque camp renonce à un confort.
Pour la gauche et pour ceux qui portent l’injustice historique : refuser la catharsis facile d’un langage de mise à mort. Exiger terre et dignité avec une parole qui ne déshumanise pas. Mettre ce slogan “à la retraite” n’efface pas l’histoire ; cela rejette l’idée que la justice a besoin de menaces pour paraître réelle.
Pour la droite et pour ceux qui craignent la transformation : traiter la réforme foncière et l’inclusion économique comme urgentes et légitimes — pas comme une menace à bloquer par réflexe. Refuser les récits de panique qui remplacent la politique publique.
Pour tous : reconnaître qu’un pays ne guérit pas en répétant la mort de l’autre — nostalgie, métaphore ou provocation. Le but n’est pas de “gagner” une dispute d’interprétation. Le but est de bâtir une politique qui réclame la justice sans récompenser la déshumanisation.
Une voie possible
Le Government of National Unity formé en 2024 (ANC, DA et d’autres) est une tentative de réduire les fractures. Sa capacité à s’attaquer aux inégalités structurelles — ou à simplement les gérer — reste incertaine.
Ce qui est certain : ni interdire des chants, ni les sacraliser par principe ne règle leurs causes. Réformes matérielles et retenue morale doivent avancer ensemble.
La question n’est pas seulement de “gérer” le slogan juridiquement. C’est aussi de savoir si l’Afrique du Sud veut continuer à récompenser un langage pouvant servir de haine et d’intimidation — et si des leaders veulent continuer d’utiliser la peur comme ressource politique. Une future viable exige un vocabulaire qui réclame la justice sans romantiser la mise à mort.
La transition économique inachevée est réelle. Le préjudice causé par des foules qui scandent la mort d’un groupe qui vit encore à côté l’est tout autant. Une politique adulte peut tenir ces deux vérités ensemble : poursuivre la justice foncière et économique avec urgence, et rejeter la rhétorique déshumanisante comme inacceptable — non parce que les tribunaux l’ordonnent, mais parce qu’on ne peut pas vivre ensemble autrement.
Sources & pour aller plus loin
Droit : Afriforum v Economic Freedom Fighters [2022] ZAGPJHC 599 ; refus d’autorisation d’appel (Constitutional Court), mars 2025 ; jurisprudence pertinente sur discours de haine, contexte et préjudice.
Histoire : archives médiatiques sud-africaines ; bases de données sur la liberté d’expression et la jurisprudence contextuelle.
Recherche : travaux sur traumatisme intergénérationnel, inégalités et sociologie post-apartheid ; indicateurs Banque mondiale.
Statistiques : statistiques SAPS ; données comparatives internationales (indice de Gini).
Note éditoriale : cet article n’endosse aucune violence. Il soutient que l’injustice historique explique la colère, mais ne justifie pas un langage qui célèbre la mort ou déshumanise des communautés vivantes.